A tenir la fenêtre ouverte, il fallait s'y attendre. Voici les chiens dans la campagne.
C'est le sujet de Nocturne, le texte du jour.
En un clic sur le titre, on y retrouvera peut-être ses propres nuits.
Je propose de prendre le temps d'un petit détour pour une importante rencontre avec la voix de Georges Shéhadé.
Poèmes de l'éphéméride
Les sept derniers textes. Sous le titre, le poème ou les chansons...
dimanche L’espoir d’un récit
samedi Vos yeux sur cette page
vendredi Canopée
jeudi Valse au poisson rouge
mercredi Carillon
mardi Une seconde à peine
lundi Chansons...
Tous textes et chansons déposés à la SACEM. Musiques et chansons, boeuf sur le net, contacter l'auteur.
Merci, à bientôt. JPR
Une semaine déjà avec la ronde de poètes qui tourne en ce moment même sur
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"Histoire d'amour à jamais". C'est le thème. Chacun le chante à sa façon. Mais tous ne chantent pas.
Nocturne
La nuit, aux fermes, les chiens du plus proche au plus lointain
mâchent leur morceau d'obscurité
Ils donnent sa profondeur au sommeil des inquiets
Aveugle, l'un de ces enragés a remonté les chemins en hurlant aux orages,
à chaque orage, pendant des mois
Sur la fin, dur d'oreille, il gueulait par principe et pour faire son travail
Nous étions dans la montagne, il était notre seul gardien
Qui l'avait placé là ?
Il tenait à distance les hommes de passage
Cessez de gémir en remontant les couvertures
Souffrez qu'ils cherchent un abri auprès des autres hommes
J'ignore leur nom, j'ignore aussi le nom de mon voisin
La mort a plus de discipline, elle est remplie de gens connus
La nuit, les chiens, redevenus sauvages, cassent des os et grognent vers le monde
En tous sens
C'est l'heure où l'on se retourne pour chasser des pensées
Et tâter dans le lit pour savoir si la place est occupée.
© JPR 21 mai 2012
L’espoir d’un récit
J’ai quitté la nuit en fermant les yeux
Le rêve poursuivi m’indiquait la frontière
Nul besoin de flambeau
J’étais mon propre guide
Toute ma vie j’attendais que ma vie commence
Quand enfin je me laissai guider d’instinct
Ce pays m’offrait, tranquille.
Du temps, des espaces et le silence
Rien qui s’oppose à la pensée
Que la pensée elle-même
Ici, il faut avoir son sac tout près
Puiser une idée de loin en loin
S’examiner l’examinant
Alors, se dire poète, c’est beaucoup trop
Mais attacher quelque symbole personnel
Au circaète, à la buse, au milan
C’est s’assurer à suivre leur vol
Du retour d’un songe précis
Solitaire indifférence de l’oiseau
Rudesse du paysage
Les ailes emportent une vapeur de songe
J’y dépose l’espoir d’un récit
Des bribes d’existence s’y rassemblent
Mais l’oiseau poursuit son ascension
Sous son regard, le point fixe d’un monde.
© JPR mai 2012. L'espoir d'un récit a été publié en janvier 2012 par la revue Champ Secret.
Vos yeux sur cette page
A Andrée, lectrice discrète et slameuse affirmée
"Tu es revenue, Andrée, lire par dessus mon épaule quand je croyais les portes closes. Je ne sais de toi que cette lecture et le goût des mots, quand ils crient pour de bon".
Ah, nuit constante et froide
Rien ne se discerne au dehors
Qu'une lampe entre deux maisons vides
Le regard vers l'été retrouve l'intérieur
Je parcours mes ténèbres en un monologue
A quel carrefour fallait-il bifurquer
A quelle station changer de ligne
Je longe une série de blocs
Où nous avons respiré
Enfance, jeunesse, déjà l'âge d'homme
Plus loin, plus loin, toujours le même
Voici l'étage et je me souviens
Ah, nuit constante et propice
Donnez-moi un guide
Vos yeux sur cette page
© JPR mai 2012
Valse au poisson rouge
Ou bien tu restes dès ce matin
Ou bien tu pars si tu reviens
Tu auras choisi mais choisis bien
J'peux pas devenir ton quai de gare
J'peux pas t'attendre dans les placards
De tes envies, tes soucis, tes petites nuits
Tes chagrins sous la pluie
J'veux pas devenir au carnaval
Ton ramasseur de confettis
Je veux pas tenir ton carnet de bal
Toucher ton corps en graffiti
Faire le poireau tous les samedis
Prendre racine et m'effeuiller
Dans les jardins de l'ennui
Tu vois cette valse tourne à l'envers
Quand j'aurais soldé nos affaires
Racheté mon temps à tes enchères
Il faudra bien que je te quitte
Il faut savoir à qui profite
Le tour de valse dans un bocal
Ton poisson rouge tient la corde
Pour finir au canal
Tu ferais mieux de t'en aller
Il n'y a plus rien à glaner
Un peu de soi dans un meublé
Nous deux c'est un fonds de musée
Dans une ville de province
Un cabinet de curiosités
Fermé même le dimanche
Et pour l'éternité.
© JPR 17 mai 2012
Devant la poste
Devant la poste, il y a une boîte
Un couvercle en plastique
Avec des pièces dedans
J'en entends sur cette boîte
depuis toujours
T'approche pas de la boîte
C'est d'un voleur d'enfant
Ne donne rien
Regarde-moi ces fainéants
Pas un sou
Il faut d'abord changer le monde
Au-dessus de la boîte,
Il y a des godasses
Avec des pieds dedans
Et des chevilles aux couleurs louches
Je veux dire qu'elles ont eu froid
Et mal, assez souvent
A propos de la boîte
Les dames de la messe et puis
tous ces messieurs donnent
De temps en temps une petite pièce
Et un gilet, ou quelque chose,
Qui ne sert plus
Au dessus des chevilles, il y a une barbe
Avec un homme dedans
Une barbe qui se marre et qui rit dans sa barbe
Seulement voilà
J'entends depuis longtemps
Avec cette misère, plus tu donnes
plus ils viennent
C'est comme les chats errants
Et puis comment savoir qui vraiment
fait semblant
Dans l'escalier de la poste
La boîte, les godasses, les chevilles
La barbe qui rigole, avec un homme dedans
Il faudrait que ça circule
Que ça s'en aille dans les terres
Où ça veut, en enfer
Mais pas sur le front de mer
Autant en emportent les bleus
Comme dit l'arrêté de Monsieur le Maire
Parfois je parle avec l'homme à la barbe
dont j'ignore le nom
Il faudra que je lui demande, c'est ça qui est urgent
son nom
Il raconte des galères, l'air de rien
J'ai sa voix, là, et toi aussi tu l'as
Une voix de cigarette, une voix de rouquin
qui demande du pain
Une voix qui se lève dans le froid
Je ne connais pas ton âge, tu ne connais pas le mien
Toi et moi on a toujours entendu cette voix là
Bien sûr, une petite pièce, un gilet, quelque chose
Quand je le vois assis, à attendre sous la pluie
ou plein de fièvre parfois
Je nous vois tous assis, à attendre
Comme dans cette histoire, bête comme six
Sûrs de la catastrophe
Sans saisir le manche de la cognée
Qu'est-ce-qu'on attend ?
© JPR G. 13 mai 2012
J'irai à Rumelihisar
J'irai à Rumelihisar, Orhan Veli, pour te voir
Sur le Bosphore où tu reposes
Sur ta tombe que j'imagine simple
Mais dont je dessine les ornements en pensée,
je déposerai ce poème
en souvenir du pêcheur sicilien
que je suis devenu, en fredonnant un vers de toi
Chaque matin, à cinq heures précisément
je pense à Istanbul, je pense à toi
J'écris en vers libre ce que me chante l'arbre
Dans ses feuilles l'arbre et les rires des femmes
et les rivières cachées dans le val
et l'oiseau de proie entonnent le silence
Ce qui est, ce qui n'est pas
L'écho du vide sous les voûtes de ponts
des rires mais personne sur la route
peut-être à la maison d'en face où vivait un poète
J'irai à Rumelihisar, Orhan Veli
Nous délivrerons ensemble la flamme du raki
Près de toi, moi aussi, je mourrai sans rien dire à personne
De retour à Paris, je porterai ce murmure
venu de tes poèmes
Voici ma main qui tremble, voici mon regard en dehors du regard
Voici mon souffle coupé, voici les courbes, les corps
En chaque chose le simple
Mais dont je dessine les ornements en pensée
Voici un vers d'Orhan Veli
« Tel est exactement mon boulot
Chaque matin je peins le ciel
pendant que vous dormez .»
© JPR G. le 10 mai 2012
Carillon
Un oiseau développe sa pensée
Sur l'appui de fenêtre
L'ultime note du carillon est un ré
Peut-on rester suspendu à cette note,
parcourir l'espace, le globe
voir depuis Mars notre planète
et revenir à l'oiseau,
parce que résonne le carillon ?
J'aperçois les branches du cerisier
Le marché à l'Olive
La rue du roseau
Un peu de la Tamise
Immobile, emporté par la fièvre
Plus agile par l'esprit malgré le corps défait
Solitaire dans la chambre
Entouré d'amis, j'appelle à cet instant
mes frères
Donne-moi la main, ma Douce
Vivons ensemble cette seconde
J'emporte une image,
Seul à la connaître et qu'aussitôt j'oublie
J'emporte une caresse et le goût de tes lèvres
« Je t'aime », que tu prononces,
ouvre nos espaces et nos nuits
J'emporte ta douceur
et que j'aimais ce monde
Un oiseau développe sa pensée
Sur l'appui de la fenêtre
S'envole, et je le suis
© JPR G. 16 mai 2012
La foire aux chevaux
Les chevaux de la foire attachés sur le rang s'agitent
Le pré ou le couteau, leurs yeux cherchent vers le ciel, une fuite
Le voyage en camion et le bois sur la pente qui glisse
Je suis tombé sur le pré au claquement d'un éclair sous la grêle
Les maquignons s'enfuient dans le vent leurs chapeaux s'envolent
Ils jettent leurs bâtons font craquer le comptoir des bistros
Plus personne sur la place que les chevaux qui restent à vendre
Tous les chiens et les hommes ont gagné ensemble un abri
Les chevaux de l'orage au dessus de la foire
Galopent à la charge
Tous les coups de tonnerre tombent sous leurs sabots
C'est la foire aux chevaux
Oh, mon cheval de bois tu ne galopes pas, je suis
Parmi tous les copains en mille-neuf-cent soixante, un enfant
Dans la rue Vaugirard, j'vois passer les chevaux, souvent
En troupes de quatre à quinze auprès des écoliers, je vois
Je vois les étincelles partout sur le pavé, je vois
La rue de Vaugirard le mur des abattoirs, je vois
J'entends tous les chevaux, et l'idée des chevaux, là-bas
Ecoutez les crier ils préviennent les autres, je crois
C'est un gars de la Grande qui me l'a dit un jeudi, tu sais
Je lui ai donné deux billes contre ce secret là, tu vois
Mais j'entends à jamais les cris derrière le mur, les cris
Et la rue de l'école c'est la rue des chevaux, tu vois
Les chevaux de l'orage au dessus de la foire
Galopent à la charge
Tous les coups de tonnerre tombent sous leurs sabots
C'est la foire aux chevaux
Aujourd'hui c'est dimanche, je venais à la foire, je crois
Pour voir tous les chevaux partir au petit trot, c'est beau
Mais voilà rien ne va affolés sur le rang, là-bas
Ils roulent des yeux blancs arrachent leur licol et s'enfuient
Les chevaux de l'orage au dessus de la foire
Galopent à la charge
Tous les coups de tonnerre tombent sous leurs sabots
C'est la foire aux chevaux
Et l'enfance mon enfance
Et les cris des chevaux
© JPR G 2012
Babel qui danse
La fuite des mots
leur présence désormais
Sur la page, les murs, les mains
Les mots lancés à pleine vitesse
Au fracas des journaux
Le froid, la faim, le désir
le flot du peuple
Les mots dans la rage lancés
Sur le port
Parmi les grues pointeuses d'horizons
Sur le sang des carcasses d'autos
Hémorragiques laissant sous le regard
La cadence des vies
Je pense au trait de filet
frétillant sur le pont
Les mots en lames aperçus
Tant d'éclats, tant d'espoirs
Tant de souffles avides
Eteints peu à peu, asphyxiés
La fuite des mots dans la cale
et les yeux vers le ciel
Ils se fanent et grisaillent
Malades du voyage
Mais il faudrait s'y lancer
jusqu'à la taille
Puiser parmi les mots
le sens qui s'éteint
Réchauffer l'enfant des mots
Je vois dans les eaux claires
le poisson d'Hemingway
A jamais voyageur
A jamais voyageur et langage
Cessez de retenir les mots
avec des cris de chiourme
Les mots qui se mélangent
Font un lit de couleurs
Où s'aiment mieux les hommes
J'entends une rumeur
des chants et des lueurs
Ce soir par les collines
Quelque chose viendra
Ou Babel qui danse
Ou la nuit des flambeaux
© JPR G. 11 mai 2012











